Des moines irlandais prennent la mer au VIe siècle. Destination : le paradis ! Sept ans de navigation les attendent, pendant lesquels ils goûtent aux merveilles de la terre et de l’au-delà.
Le Voyage de saint Brendan compte parmi les plus extraordinaires récits de périple du Moyen Âge. Il est aussi l’un des plus diffusés, puisque plus d’une centaine de manuscrits ont été conservés. Écrite en latin, sans doute vers la fin du IXe siècle, l’oeuvre, dont l’auteur est resté anonyme, se voit rapidement traduite en de multiples langues vernaculaires, notamment l’irlandais, l’anglo-normand, l’ancien allemand et le hollandais. Si le succès ne se dément pas pendant tout le Moyen Âge, à l’époque moderne, les érudits de se montrent critiques. Au XVIIe siècle, les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur jugent le texte bien trop fabuleux pour être crédible : ils refusent de le publier parmi les actes des saints catholiques. Le Voyage se trouve depuis lors classé parmi les oeuvres d’imagination. Ce qu’il est sans doute, même si sa portée est immense.
Tout commence au VIe siècle, lorsqu’un vénérable abbé irlandais nommé Brendan entend parler d’une île lointaine où Dieu accomplirait les promesses faites à ses saints. Il décide aussitôt de la visiter et rassemble à cette fin 14 moines qui acceptent d’abandonner famille et pays.
L’équipe construit un coracle, une embarcation faite d’un cadre de bois tendu de cuir de vache, comme il en existait en Irlande dès l’Antiquité. Alors que le groupe s’apprête à embarquer, trois moines se présentent ; ils menacent de se laisser mourir de faim si on ne les laisse pas monter à bord. Brendan se laisse fléchir, mais désapprouve. Il prédit que ces retardataires paieront cher leur initiative. Première leçon : l’obéissance constitue la vertu essentielle du moine.
SUR LES FLOTS DE LA FOI
Les aventuriers vêtus de bure naviguent d’abord à la voile puis, faute de vent, à la rame ; épuisés, ils finissent par s’abandonner au hasard des courants. Brendan déclare que c’est la meilleure façon d’avancer, puisque dériver revient à se livrer à la seule volonté de Dieu. Toutefois, après quarante jours de navigation, les vivres viennent à manquer. Une île s’offre opportunément à eux, avec pour tout habitant un chien qui les mène jusqu’à un étrange palais où ils peuvent se sustenter et se reposer. Un des moines surnuméraires commet un vol ; il est aussitôt possédé par le démon et meurt. Deuxième leçon : dans une communauté monastique, on doit abandonner tous ses biens. On l’a compris : le voyage de Brendan constitue moins un déplacement sur la carte qu’une expérience pédagogique.
Quant à la navigation d’île en île, elle reflète le passage du temps, de fête en fête, au fil de l’année liturgique. Par exemple, lors d’une escale, un enfant mystérieux donne aux moines du pain et de l’eau. Comme on est en plein carême, il s’agit de respecter les interdits alimentaires. En revanche, la semaine de Pâques, les voyageurs touchent terre sur l’île des Agneaux, ce qui leur permet de profiter d’une nourriture à la fois riche et hautement symbolique.
Pour la Pentecôte et pour Noël, Brendan obtient plutôt l’hospitalité de monastères insulaires où la règle est suivie à la lettre par d’étranges vieillards. Un jour, les navigateurs découvrent aussi l’île des Oiseaux, où les volatiles chantent les psaumes à heure régulière, comme doivent le faire les moines. Et puisque le temps monastique est cyclique, Brendan et ses compagnons reviennent au bout d’un an sur des îles qu’ils ont déjà visitées.
Un oiseau leur prophétise que ces allers et retours seront nombreux : tourner en rond sert aussi à avancer. Dans le récit, la mer se rappelle parfois au bon souvenir des voyageurs. Un jour, leur coracle accoste une île inconnue ; lorsque les moines y allument un feu, l’île se révèle être un poisson gigantesque, lequel a toutefois la courtoisie de laisser les importuns remonter sur leur bateau avant de plonger. Une autre fois, la mer présente une apparence étrange, comme du liquide coagulé. Surgissent aussi des « piliers de cristal » ; il est possible que certains épisodes aient été inspirés par la vue d’icebergs. Dans tous les cas, la diversité des prodiges permet de rendre compte de l’immensité de la création.
Sur la mer, les moines rencontrent aussi des baleines ; elles sont dangereuses – l’histoire de Jonas leur revient en mémoire –, mais surtout savoureuses, puisque Dieu permet qu’elles soient tuées par miracle avant d’être très prosaïquement dépecées. De fait, l’archéologie a montré qu’au haut Moyen Âge Irlandais et Anglo-Saxons étaient friands de cétacés ; il aurait été sot de délaisser cette manne calorique qui s’échouait sur leurs côtes. Le clergé se chargeait d’expliquer qu’à titre exceptionnel on pouvait transiger avec les interdictions bibliques concernant la consommation de charognes. De fait, tout le Voyage de Brendan peut être lu comme un périple gastronomique au gré d’escales qui proposent différentes spécialités. Même si la qualité gustative est évoquée, le texte cherche surtout à préciser quel aliment peut être mangé, comment le préparer et quelles en sont les dates de consommation légales – c’est-à-dire quels aliments sont compatibles avec le cycle liturgique.
CAP VERS LE PAYS DES SAINTS
Malgré ces haltes gourmandes, les compagnons de Brendan crient famine lors des longues navigations entre les îles les plus éloignées. Cette faim a sans doute un sens spirituel, mais elle correspond aussi à une réalité médiévale : lorsque la récolte de l’année passée est consommée, la période de soudure est très dure. C’est là que survient justement la tentation de manger des aliments interdits, ce à quoi il faut résister.
La principale quête des compagnons de Brendan reste la sainteté. Même après plusieurs années de mortification, certains n’y sont pas encore prêts. Le deuxième des moines retardataires se voit ainsi déposé sur une île accueillante où il pourra se perfectionner ; le dernier, pécheur incurable, est abandonné à des démons. Les survivants assistent de leur côté à une série de signes par lesquels ils prennent conscience de la toute-puissance de Dieu : un griffon est vaincu par des oiseaux, des poissons maléfiques sont repoussés par le chant de la messe, le signe de croix protège le bateau d’une lapidation organisée par des forgerons démoniaques.
Les ultimes rencontres illustrent des voies extrêmes prises par la condition humaine. Sur un rocher misérable, Judas témoigne de ses crimes et de l’horreur de son châtiment. Sur une île voisine, l’ermite Paul leur enseigne la relativité des mérites : depuis soixante ans, il n’est vêtu que de ses propres cheveux et n’a absorbé aucune nourriture solide. Même Brendan se lamente sur la modestie de ses propres talents devant un tel athlète de Dieu!
Après une dernière tournée des îles connues, les moines mettent enfin le cap vers le pays des Saints. Il leur apparaît comme une terre couverte de forêts accueillantes et riche de mille fruits, un lieu où les ténèbres n’ont pas leur place. D’une certaine façon, ce tableau est à l’opposé de tout ce que l’on trouve en Irlande, et cette inversion constitue le symbole même du paradis. L’île des Saints est toutefois coupée en deux par une rivière infranchissable, qui leur interdit de comprendre la géographie pré cise de l’endroit : les vivants ne peuvent pas connaître l’étendue des félicités éternelles. Un jeune homme à la beauté irréelle les invite d’ailleurs à repartir sans tarder, car ce n’est pas par un voyage terrestre qu’ils parviendront de l’autre côté de la rivière. Brendan meurt peu après son retour en Irlance et son âme rejoint le séjour bienheureux, qu’il n’a pu qu’entrevoir.
Après avoir été longtemps délaissé, le Voyage connaît un succès extraordinaire à la fin du XIXe siècle. Certains veulent alors y voir la preuve que Brendan a franchi l’Atlantique nord ; voilà qui aurait conforté la place des Irlandais catholiques au sein d’un melting-pot américain où tous les migrants n’étaient pas les bienvenus.
L’évocation des courants marins et des fruits exotiques ont aussi amené certains spécialistes à spéculer sur une aventure tropicale : Brendan aurait ouvert la voie à Christophe Colomb. Et comme il n’y a pas de volcan au large de l’Irlande, d’aucuns ont cherché à localiser l’île de l’Enfer dans les Açores ou les Antilles. En 1976, l’aventurier irlandais Tim Severin tenta même la traversée de l’Atlantique sur un coracle, pour prouver l’historicité du récit. On sait que les Irlandais du haut Moyen Âge compilaient des listes de références géographiques puisées dans toute la littérature antique. Il reste probable que le voyage de Brendan n’a existé que dans l’imagination du moine savant qui fut son auteur.
À L’ORIGINE DE LA FANTASY
OEuvre de pédagogie et de spiritualité, le Voyage a surtout servi à nourrir les rêves de deux amis, fervents chrétiens et professeurs d’Oxford, qui devinrent dans les années 1940 les pères de la fantasy. Le premier, J. R. R. Tolkien, fit de la mer occidentale la dernière aventure du Seigneur des anneaux : après avoir tout sacrifié, ses héros partent à la recherche d’une île occidentale où ils trouveront le repos éternel et la récompense de leurs souffrances. De son côté, C. S. Lewis adapta le Voyage de Brendan pour un jeune public et en fit l’un des romans du cycle de Narnia. Dans le tome V, « L’odyssée du Passeur d’aurore », les voyageurs se purifient île après île avant d’atteindre la terre où réside leur rédempteur. Mais seul le plus petit d’entre eux, monté sur un coracle, a le droit d’y parvenir. Le lecteur comprend que le vrai voyage demeure celui de l’âme humaine à la recherche de Dieu. Telle était, déjà, la leçon de Brendan.
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Presque parvenus au terme de leur périple, Brendan et ses compagnons aperçoivent un homme hirsute accroché à un récif battu par les flots. Il leur avoue être Judas Iscariote. En raison de ses crimes, il a été condamné à brûler en enfer. Toutefois, le Christ lui permet d’échapper à son châtiment tous les dimanches ainsi que certains jours saints dont il égrène la liste. Ce rocher, pour inconfortable qu’il soit, est donc considéré par Judas comme son lieu de repos. Bienveillant, Brendan accepte de prier pour le damné, qui bénéficie ainsi de quelques heures de répit supplémentaires avant de gagner la géhenne.
Cet étrange récit permet d’illustrer deux conceptions essentielles du christianisme médiéval. D’abord, l’Église entend faire respecter sa conception du temps et la loi de l’empereur Constantin du 3 juillet 321, qui interdit de travailler le dimanche. Pour convaincre les laïcs, les clercs multiplient les histoires de miracles. L’auteur de la Vie de Brendan n’a donc pas hésité à montrer que l’enfer même obéit aux règles du repos dominical qui s’imposent à tous les travaux humains. En second lieu, le destin de Judas soutient la théorie de la mitigation des peines dans l’audelà : même les pires criminels peuvent espérer la miséricorde de Dieu via l’intercession des saints. D’ailleurs, qui n’a jamais fait le bien?
Judas explique que la pierre sur laquelle il est assis est cette même pierre que, de son vivant, il a posée sur une route pour boucher une ornière et ainsi faciliter la circulation des passants : cette bonne action lui profite dans l’autre monde. Évidemment, pour obtenir un véritable allégement des souffrances, il faut faire intervenir le clergé, seul capable de fléchir Dieu par les prières et les messes. Voilà pourquoi Brendan négocie une réduction du temps de torture pour Judas, en plus de son congé dominical ! Au XIIe siècle, l’Église définira un lieu pour cette compta bilité de l’au-delà : le purgatoire.
Par Bruno Dumézil dans "Historia Spécial",Paris, n.30,juillet-aoüt 2016, pp.45-49. Adapté et illustré pour être posté par Leopoldo Costa.

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