10.30.2016

LES NORMANDS DESCENDENT-ILS DES VIKINGS?



Très peu, répondent les gènes! Contrairement aux croyances du folklore normand, les pirates scandinaves n’ont guère modifié le fond génétique de la population locale.

En juin 2015, le généticien Turi King, de l’université de Leicester, et l’historien Richard Jones entreprennent de tester l’ADN des habitants de Valognes (Cotentin). Leur but? Quantifier l’héritage génétique des colons scandinaves supposés s’être massivement installés dans cette partie de la Normandie où les toponymes nordiques sont particulièrement nombreux. Les données acquises sur le continent doivent ensuite être comparées à celles recueillies en Grande-Bretagne, où l’on sait avec certitude que se sont établis de nombreux colons d’Europe septentrionale.

Trois critères ont présidé à la constitution de l’échantillon: le port de l’un des patronymes d’origine nordique attestés dès le IXe siècle, tels Anquetil, Dutot, Équilbec, Gonfray, Ingouf, Lanfry, Osouf, Osmont, Quétel ou Tougis; l’ascendance locale avérée des quatre grands-parents; et l’appartenance au sexe masculin pour bénéficier à la fois d’un traceur génétique des lignées masculines grâce au chromosome Y et d’un traceur génétique des lignées féminines, grâce à l’ADN mitochondrial.

Menée en partenariat avec l’université de Caen et autorisée par le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ainsi que par l’ICO (Information Commissioner’s Office, l’équivalent britannique de la CNIL), l’enquête suscite les réticences du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), qui redoute son utilisation à des fins politiques.

Mais, au vu des résultats déroutants annoncés en 2016, les réticences tombent. En effet, en dépit des critères de sélection, le test ne révèle qu’une probabilité maximum de 59 % d’ascendance scandinave. En revanche, d’autres marqueurs font apparaître l’importance relative et très inattendue d’origines germaniques, balkaniques, nord-africaines, géorgiennes et arméniennes.

Peau et yeux clairs, mais...

Qu’en est-il vraiment de l’héritage génétique scandinave en Normandie? Certes, la région compte parmi ses ressortissants bon nombre d’individus au teint et aux yeux clairs, qu’on a sans doute trop longtemps considérés comme d’évidents descendants des colons vikings, car les preuves manquent. Le test d’ADN mené dans le Nord Cotentin aura au moins montré que la génétique contredit elle aussi l’image d’Épinal véhiculée par le folklore normand.

S’il y a eu sans aucun doute possible des immigrants scandinaves en Normandie, leur génétique n’a guère bouleversé le substrat déjà fortement mélangé, depuis des millénaires, d’une population qui s’est sans cesse enrichie d’apports divers, celtiques, anglo-saxons et germaniques. Sans compter que la presqu’île du Cotentin est un petit Finistère, ouvert aux influences maritimes et donc à de nombreux échanges entre des populations éloignées, tandis que les Vikings avaient eux-mêmes, pour nombre d’entre eux, séjourné plus ou moins longtemps en Grande-Bretagne, voire plus loin encore, faisant souche et mêlant allégrement leurs gènes à ceux de leurs contemporains!

La conclusion qui émerge de ce test est donc qu’un fort brassage de populations a eu lieu en Normandie, plutôt que la colonisation massive que l’on croit pouvoir déduire de la carte des noms de lieux d’origine nordique recensés. C’est d’autant plus frappant que ce constat se manifeste dans le Nord Cotentin, où la densité de ces toponymes est particulièrement élevée. En somme, ces données génétiques recoupent parfaitement le silence relatif de l’archéologie normande en matière de Vikings. Faut-il s’en étonner?

Non, car toutes les pièces du puzzle patiemment réunies depuis des décennies au sujet des Vikings de Normandie convergent vers une seule et même conclusion: celle de l’installation d’un petit nombre (peut-être 5000 ou 6000) d’hommes venus pour la plupart en célibataires après avoir bourlingué entre Manche et mer du Nord, pour s’établir en pays de Caux et en Basse-Seine, dans les estuaires bas-normands et au nord du Cotentin. Toujours près de la mer, où leurs talents de marins leur ont permis de s’inventer une nouvelle existence et de se fondre dans les populations locales.

Par Vincent Carpentier dans "Pour la Science",France, novembre 2016, n.469, p. 116. Adapté et illustré pour être posté par Leopoldo Costa.

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